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Edito, Prémices n°3 : "Où est le pouvoir ? Réflexions autour de Michel Foucault", hiver 2019. 

 

 

Si tout le monde s’accorde pour reconnaître la profondeur et la gravité de la crise politique que traversent aujourd’hui les démocraties libérales, les réactions politiques qui la caractérisent reposent sur des compréhensions distinctes de ses causes. Pour les uns le libéralisme aurait contribué à fragiliser les nations en niant leur nature de communauté culturelle par leur ouverture aux dangereux assauts de l’étranger. Pour les autres, la crise trouverait son origine dans la mise en œuvre du projet néolibéral qui, en instituant le marché concurrentiel comme principe de véridiction et norme de l’organisation sociale, contribuerait à augmenter les inégalités et s’accompagnerait de la remise en cause de la souveraineté du peuple. Pour certains encore, le problème ne serait qu’économique : nous n’aurions pas assez adapté nos économies à la concurrence internationale. Poursuivre la « modernisation » de notre système social, ce qui n’est jamais autre chose que sa libéralisation progressive mais non moins violente, serait ainsi une nécessité pour retrouver la croissance qui seule serait capable de calmer la contestation sociale et politique, ramenée à un simple effet de la conjoncture économique.

 

Au-delà de ces différentes analyses au sein desquelles il importe de discriminer le vrai du faux, la situation politique contemporaine est révélatrice de ce que l’on pourrait nommer une crise du pouvoir. Il n’est pas une démocratie occidentale où la remise en cause du « système » ne constitue l’un des principaux arguments des forces politiques émergentes qui se revendiquent pour nombre d’entre elles du « populisme » ou du « nationalisme ». Ces revendications politiques expriment pour une large part l’idée que les gouvernements successifs de ces trente dernières années n’ont pas été capables de prendre la mesure des fractures qui traversent aujourd’hui les sociétés occidentales ou du moins d’y remédier. La montée des inégalités et du sentiment de relégation qui l’accompagne, l’insuffisance ou l’inadéquation des réponses politiques apportées aux crises environnementale ou migratoire sont autant de facteurs qui rendent compte de la défiance dont font aujourd’hui l’objet les gouvernements.

 

La critique contemporaine du pouvoir va cependant plus loin que la simple remise en cause de l’action gouvernementale, qui n’est condamnée que comme symptôme et vecteur d’une organisation jugée insatisfaisante de la société. Il en résulte que la crise du pouvoir est étroitement liée à une crise du savoir politique. Le rapport au néolibéralisme, en tant que théorie de la société et programme politique, constitue bien le dénominateur communaux différents discours politiques actuels de sorte qu’il est nécessaire d’envisager ce qui y fait défaut pour comprendre la crise que nous traversons. Si le néolibéralisme apparaît comme un « problème » politique majeur et se voit si largement remis en cause, c’est qu’il ne parvient pas à répondre efficacement à sa propre ambition. Certes, sa force réside dans sa prétention à fonder un projet politique portant sur les formes de l’organisation sociale, celui de l’institution d’une société mondiale à la forme concurrentielle, à partir de la connaissance présupposée des mécanismes sociaux en vue de leur organisation optimale qui constitue dès lors un principe critique des interventions gouvernementales. Cependant, en réduisant la compréhension des dynamiques sociales à leur analyse selon le critère du marché comme principe de véridiction, le néolibéralisme s’avère incapable de rendre compte des faits sociaux déterminants que sont les revendications de justice et d’apporter une réponse satisfaisante aux externalités négatives du jeu économique, notamment au péril environnemental.

 

Une des conditions nécessaires pour sortir de l’état de crise que nous traversons est donc d’envisager précisément ce qu’il en est du néolibéralisme, de son fondement et de ses limites, ainsique d’identifier les conditions d’uneréponse politique solide à sa faillite. Pour mener à bien à ce programme, il est nécessaire de comprendre de manière générale quelle est la réalité et la fonction sociale de« l’art de gouverner » moderne dont le néolibéralisme entend proposer la forme contemporaine paradigmatique. Ce n’est donc pas une théorie générale du pouvoir telle qu’une théorie de la souveraineté qu’il convient de mettre en œuvre mais une « analytique des pouvoirs », une compréhension des mécanismes effectivement à l’œuvre dans le gouvernement moderne susceptible de rendre compte de la diversité de ses formes. Nous envisagerons ainsi la question du « problème » du néolibéralisme à partir de l’étude qu’en propose Michel Foucault au travers de la définition du concept de « gouvernementalité » qui rend compte de la pratique gouvernementale à partir de l’intellection générale de la cohésion des différents dispositifs de pouvoirs propres aux sociétés modernes, en somme à partir de la constitution d’une connaissance des structures et dynamiques sociales. 

 

Une telle perspective s’avère nécessaire pour conjurer l’impuissance de la critique lorsque celle-ci fait l’économie de la définition d’une théorie à même de rendre compte de la réalité des dynamiques sociales et de la fonction normative des institutions. Cette lacune conduit malheureusement trop souvent la critique à se tromper de cible : croyant s’opposer au néolibéralisme, c’est l’État qu’elle vise, considéré comme pouvoir répressif et cause des inégalités. Une telle perspective est pourtant condamnée à l’échec en ce qu’elle ne se donne pas les moyens de penser ce que pourrait être un art de gouverner capable de s’opposer efficacement au néolibéralisme. Elle court ainsi le risque de renforcer insidieusement l’ennemi qu’elle croit combattre en affaiblissant la puissance régulatrice de l’État et s’avère incapable d’assurer aux revendications de justice une réalité positive. L’enjeu de ce numéro sera donc d’envisager à partir d’une analyse de la réalité sociale du gouvernement moderne et des limites du néolibéralisme, la possibilité de penser le socialisme comme une gouvernementalité capable de répondre aux revendications de justice portant sur la définition du bien commun manifestées par la crise politique que traversent les démocraties libérales.

 

 

Les travaux de ce numéro constituent pour une large partie le résultat du séminaire « Le pouvoir. Autour de l’actualité de Michel Foucault » qui s’est tenu au département de philosophie de l’École normale supérieure de janvier à mai 2018.

 

Photo : Olivier Ortelpa

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