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Mais qu’entends-tu par « solidarité » ?

 

 

 

« L’estomac et les pieds disputaient de leur force. À tout propos les pieds alléguaient qu’ils étaient tellement supérieurs en force qu’ils portaient même l’estomac. À quoi celui-ci répondit : « Mais, mes amis, si je ne vous fournissais pas de nourriture, vous-mêmes ne pourriez pas me porter. »

 

« Aujourd’hui, on n'a plus le droit ni d'avoir faim ni d'avoir froid. Dépassé le chacun pour soi : quand je pense à toi je pense à moi. »

 

Voilà deux citations qui éclairent le concept de « solidarité », dans deux acceptions différentes mais complémentaires. Ou plus précisément, elles illustrent ce qu’on a pu attendre de la solidarité dans deux contextes éloignés. La première est d’Ésope, fabuliste phrygien du VIIème siècle avant Jésus-Christ, formulant la métaphore du « corps politique » : de même que l’estomac a besoin des pieds, et que les pieds ont besoin de l’estomac, de même les différents éléments d’une société (la royauté, le peuple) sont interdépendants sans être semblables. Tout ce qu’ils ont en commun, c’est leur appartenance à un même ensemble, et le désir de le faire vivre. La seconde citation est de Jean-Jacques Goldman, dans la Chanson des restos sortie en 1986. La raison d’État a laissé place à la sensibilité, la solidarité est devenue un impératif éthique plus que politique : chacun doit aider son prochain, bénévolement, sans condition ni but. Pourtant, le mot est le même, les parties du corps sont solidaires les unes des autres chez Ésope, comme nous devons être solidaires les uns des autres chez Goldman. Comment comprendre ce glissement ?

 

La solidarité, « dans le langage ordinaire », c’est la « responsabilité mutuelle qui s’établit entre deux ou plusieurs personnes » (Littré). Mais solidarité n’est pas juste responsabilité. Le terme nous vient du latin solidus, a, um : dense, solide, massif, consistant ; donc « qui forme un tout » (le Gaffiot prend pour exemple « solida corpora » chez Cicéron, qui désigne un corps « tout d’une masse », indivisible). Donc être solidaire de quelque chose ou de quelqu’un, c’est d’abord faire corps avec lui. Quant au substantif « solidarité », il apparaît tardivement dans la langue française, au XVIIIème siècle, dérivé du terme juridique « solidaire », qui « se dit des débiteurs qui sont dans l'obligation de payer en entier une somme, au cas que leurs coobligés ne payent pas leur portion ». En 1787, le Dictionnaire de l’Académie française qualifie « solidarité » de gasconisme : « Solidarité n’est pas dans les Dictionaires. J'avoue que l'usage ne l'admet pas. Je souhaite seulement qu'il l' adopte ». Il faut cependant lui conférer un sens bien spécifique, différent de la solidité juridique : « Solidairement signifie proprement au défaut l’un de l’autre, et non pas conjointement avec ». La solidarité, à proprement parler, c’est l’impératif de pallier au défaut de quelqu’un inscrit avec nous dans un ensemble défini par un contrat. Je fais preuve de solidarité dans la mesure où je peux combler un manque, et non simplement en apportant mon secours à autrui.

 

Or depuis l’Antiquité, c’est une idée connue en politique, même si la création du mot est tardive. Tite Live nous raconte que le patricien Menenius Agrippa utilise le célèbre apologue d’Ésope au moment de la Sécession de la plèbe en 494 av. J.-C. pour montrer que patriciens et plébéiens ont besoin les uns des autres pour que fonctionne la cité. Dans le même sens, on a utilisé le terme de « solidarités » pour désigner les différents ensembles formant la société médiévale, telle qu’elle est décrite notamment chez le chroniqueur flamand du XIème siècle Galbert de Bruges. Dans un article de 1957 intitulé « Solidarités médiévales » paru dans les Annales, l’historien Jan Dhondt explique qu’il entend « décomposer cette société [la Flandre du XIIème siècle] en ses éléments réels, [c’est-à-dire] ses groupements plus ou moins permanents, plus ou moins cohérents, que nous désignerons par le terme général de « solidarités » ». Il décrit ensuite le fonctionnement des « solidarités seigneuriales », des « solidarités régionales », des « solidarités ecclésiastiques », des « solidarités familiales »… qui forment un tout, parce qu’elles s’intègrent dans un cadre plus vaste, la société, dont la cohérence est garantie par la personne du prince. La solidarité est justifiée parce qu’utilitaire, et, très codifiée, elle donne sa cohésion à la société. S’agissant de la solidarité urbaine par exemple, Jan Dhondt écrit : « en raison de la puissance des intérêts communs, la solidarité (au sens le plus ordinaire de ce terme) était là très forte ». Ici, la « solidarité » désigne des groupes humains, unis par un intérêt commun ; et ces groupes sont eux-mêmes sont dits solidaires les uns des autres. La solidarité n’est donc pas un devoir éthique, c’est une nécessité politique parce que chacun participe à sa manière à l’intérêt commun.

 

Comment en sommes-nous donc venus à prôner un impératif moral de solidarité, chanté par Jean-Jacques Goldman et Coluche en 1986 ? Faisons un bond dans le temps, et parcourons à nouveau les écrits des Immortels. En 1835, une nouvelle définition est proposée pour le mot « solidarité » : « Dans le langage ordinaire, responsabilité mutuelle qui s'établit entre deux ou plusieurs personnes ». Cette définition, postérieure à 1789, marque bien le changement du regard porté sur l’individu à la fin du XVIIIème siècle : les hommes naissent libres et égaux en droits, et il faut, pour que l’égalité soit vraiment possible, mettre en avant un principe auquel chacun puisse librement consentir et qui maintienne la cohésion sociale : la « solidarité » remplit ce rôle. C’est ainsi qu’il faut comprendre la pensée de Charles Fourier, penseur précurseur du socialisme du début du XIXème siècle. Il se montre critique envers la violence révolutionnaire, qui a détruit les bases de l’ordre ancien sans rien ériger à la place. Lui propose donc une nouvelle organisation sociale, dite utopiste, fondée sur un découpage de l’humanité en « phalanges », des communautés socio-économiques formées selon les affinités personnelles, et établies sur de confortables domaines de quatre cent hectares servant à vivre et à cultiver fruits et légumes. Ces domaines sont les « phalanstères », mot composé de phalanx, une formation militaire grecque, et de stereos, qui signifie, justement, « solide »… La solidarité est bien le ciment de cette utopie, où comme dans les « solidarités médiévales », chacun doit contribuer solidairement à l’intérêt commun. La différence est que le terme ne désigne plus un état de fait, mais un idéal, que les hommes doivent comprendre rationnellement pour y adhérer et le mettre en place. Si les hommes sont des citoyens libres, la solidarité doit devenir consciente et volontaire — c’est ce que prônent les socialistes. Ainsi, si le terme de « solidarité » n’est pas mis en avant par Fourier lui-même, le concept sous-tend sa pensée, comme l’a bien compris le journaliste Hippolyte Renaud qui publie en 1842 un essai intitulé Solidarité, vue synthétique sur la pensée de Charles Fourier : « il ne nous est pas donné d’être heureux les uns sans les autres… tous les membres de la grande famille sont liés par un seul faisceau, par une loi divine : la solidarité ».

 

Les idées de Fourier sont bien connues des penseurs politiques de son époque et plus tardifs, et sans doute perçoit-t-on son influence sur le radical Léon Bourgeois, lorsque celui-ci érige le « solidarisme » en doctrine politique. Dans l’introduction de son ouvrage Solidarité, paru en 1896, il note que le mot, quoique récent, connaît une fortune sans précédent dans les discours politiques au tournant du siècle, sans pourtant qu’aucune théorie d’ensemble ne se dégage. Il affirme que cette notion est pourtant la réponse à la fois rationnelle et morale aux tensions insolubles de son temps. Tensions insolubles, car en 1896, la Troisième République fête ses vingt-cinq ans, et la traduction du Capital de Karl Marx ses vingt-quatre : les débats font encore rage entre promoteurs du collectivisme, individualistes libéraux et nostalgiques de la monarchie de droit divin. La solidarité serait une alternative économique aux deux extrêmes, et elle permettrait même d’instaurer une nouvelle forme de transcendance laïque, sans référence à la décriée religion catholique. Car la solidarité selon Bourgeois doit être comprise comme un devoir, justifié par la dette que chacun contracte envers la société. Mais il ne s’agit pas pour autant d’un retour au contrat rousseauiste : l’impératif de solidarité doit simplement tempérer l’individualisme libéral posé par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, qui n’est pas fondamentalement remis en cause. Il faut compenser l’égoïsme d’une façon à la fois éthique et rationnelle, et cela ne peut se faire que par une solidarité consentie. Pour citer Bourgeois : « [la solidarité] maintient énergiquement l’égalité civile et politique, fortifie et garantit la liberté individuelle, et assure à toutes les facultés humaines leur développement le plus étendu ». Elle se distingue en cela à la fois de la charité et de l’aumône, ainsi que de la fraternité républicaine ; car ces trois notions ne peuvent pas être définies dans un contrat chiffré qui servirait de base à un contrat social. Soulignons d’ailleurs que « charité » nous vient du latin caritas (l’affection, la tendresse), que « aumône » nous vient du grec ἐλεημοσύνη (de ἔλεος, la pitié), et que « fraternité » vient du frater latin (le frère). Affection, pitié, amour fraternel : trois notions abstraites, à laquelle il fallait substituer, dans une perspective positiviste, le terme de « solidarité », plus simple à appréhender d’un point de vue administratif, puisqu’il s’agit d’un terme juridique avec une signification précise désignant une forme de contrat.

 

Dans le domaine socio-économique, mentionnons également la thèse de Durkheim, De la division du travail social, publiée en 1893, dans laquelle l’auteur pense la société industrielle à la lumière de cette conception de solidarité. Il s’en explique dans la Préface : « Quant à la question qui a été l'origine de ce travail, c'est celle des rapports de la personnalité individuelle et de la solidarité sociale. Comment se fait-il que, tout en devenant plus autonome, l'individu dépende plus étroitement de la société ? […] Il nous a paru que ce qui résolvait cette apparente antinomie, c'est une transformation de la solidarité sociale, due au développement toujours plus considérable de la division du travail ». Il défend l’idée que plus les membres d’une société sont individualisés, plus il est nécessaire, pour permettre néanmoins une organisation sociale, qu’existe un État fort faisant respecter une solidarité contractuelle.

 

Qu’en retenir ? La pensée de Léon Bourgeois a assurément inspiré des grands principes de notre législation : lui-même s’est battu pour l’instauration d’un salaire minimum, l’impôt sur le revenu, la gratuité de l’enseignement supérieur… Autant d’idées justifiées par cet impératif de solidarité. Pour paraphraser Bourgeois, la solidarité apporte une solution à notre double recherche éthique et rationnelle, et il étaie son propos par des arguments scientifiques, cherchant dans les lois biologiques une justification de la solidarité. Cependant, chez Bourgeois comme chez Durkheim, la solidarité exige la présence d’un État fort. C’est ce que retient Catherine Colliot-Thélène, lorsqu’elle réfléchit à l’avenir du sujet politique dans un monde mondialisé : elle s’inquiète d’une « solidarité » circonscrite à une communauté politique donnée, et régulée par un État qui justifie par ce mot sa puissance, alors que les systèmes de protection sociale créés au début du siècle sont vidés de leur substance. Pour elle, la solidarité étatique présente un danger : celle de surprotéger les individus, au point de leur faire perdre en autonomie politique. Pourtant, il semble qu’on glisse progressivement vers une nouvelle acception du terme. Dans la chanson des « Restos du cœur », la solidarité prônée n’est instituée ni par le droit positif rationnel, ni par les lois de la nature. Le sentiment de la solidarité peut et doit être en chacun de nous. Déjà au tournant du XXème siècle, dans son cours au collège de France, Charles Gide, l’oncle d’André, affirmait que nous nous sentions plus solidaires que jamais des individus de la planète, grâce aux progrès des télécommunications et des échanges entre les différents espaces. Désormais, la solidarité n’est plus seulement la solidarité communautaire instituée par un État paternaliste, c’est un sentiment réflexe, parce qu’on peut entrer en contact et s’identifier à tout homme à tout moment.

 

« Homo sum » disait Terence ; « Quand je pense à toi je pense à moi » chantait Goldman. Je formule néanmoins une dernière remarque, sur la solidarité aujourd’hui. Il ne suffit pas de dire que cette acception de la solidarité exige que je sois solidaire de tout être habitant sur ma planète sans différenciation, parce que nous partageons un destin commun, et que ce beau sentiment est le maître-mot de notre époque. Car dans ce grand ensemble solidaire reconnu, des petites solidarités se reforment. Un exemple : je me dis de plus en plus souvent solidaire de telle cause que j’ai choisie, et pour laquelle je me bats : la cause des réfugiés, la cause des sans-abris, la cause des homosexuels… On se souvient que lorsque le mot a été créé, il désignait un lien juridique entre plusieurs débiteurs, en vertu duquel le groupe doit payer si l’un des membres en est incapable : « solidairement signifie proprement au défaut de l’autre et non pas conjointement avec ». Ce lien a ensuite été étendu aux frontières d’un État, et on peut rêver de l’étendre aux frontières du monde connu. Cependant — chassez le naturel, il revient au galop —, on voit que ce sentiment est redécoupé selon mes affinités personnelles, je suis solidaire de ceux dont le sort m’importe à moi : le rêve d’une solidarité indifférenciée s’exprime dans une solidarité ciblée. Alors oui, bien sûr, soyons solidaires des migrants à Calais, et soyons solidaires des homosexuels discriminés. Mais veillons à ce que ces solidarités ne soient pas simplement prétexte à recréer des groupements identitaires factices.

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