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LISTE DE DIFFUSION

Changement climatique : pour de nouveaux paradigmes économiques

 

« Celui qui croit qu’une croissance infinie peut continuer
indéfiniment dans un monde fini est un fou, ou un économiste

Kenneth Boulding [1]

 

 

Au-delà du trait d’esprit, Kenneth Boulding pointe du doigt ce que l’on reproche bien souvent aux analyses économiques qui se mêlent d’environnement : économie et écologie sont indiscutablement antagoniques et bien faibles sont, aux yeux de certains, les arguments qui prônent un modèle durable, vert, et dont l’écologie et le respect de l’environnement seraient les principaux moteurs. La possibilité d’une croissance infinie, sans cesse renouvelée, portant en elle-même les innovations nécessaires à sa poursuite relève du mythe. Le concept de croissance est à distinguer absolument des notions de progrès, d’avancées sociales. La croissance ce n’est pas tant aller vers le mieux, mais surtout vers le plus. La croissance telle qu’elle est abordée par les économistes et les politiques, c’est une augmentation chiffrée du Produit Intérieur Brut, son taux de croissance. Cette mesure est décriée, et, au vue des milliers de pages de critiques et de mesures alternatives qu’elle a suscitées, ne devrait même plus être utilisée pour justifier quoique ce soit. En termes de PIB, une marée noire peut être excellente pour la croissance. Un évènement destructeur pour l’environnement ou une population particulière (comme la construction d’une usine polluante) contribuera de façon positive au calcul du PIB, alors qu’à aucun moment la disparition d’une forêt ne viendra le nuancer, l’annuler, ou le faire entrer de façon négative dans le calcul du taux de croissance du PIB (ce que l’on entend par croissance). On voit donc très rapidement que le dialogue entre économie et écologie ne se fait pas sans heurts et sans reproches. Dans les faits, tout dépend de l’angle par lequel on cerne le problème, et de quels économistes on parle. Cet article ne se veut pas une défense de la chapelle économique. Son objectif principal est de mettre en lumière les possibles contributions de la science économique aux débats et actions qui concernent l’écologie et la façon dont cette dernière malmène des décennies de croyances économiques. Aussi bien dans ses réflexions théoriques que dans ses résultats empiriques, par son volet positif et ses recommandations normatives, et par la diversité des approches qu’elle construit, l’économie peut, et se doit de, prendre part aux grands défis que pose la question écologique à nos sociétés. D’un point de vue économique, l’écologie pose à l’économie trois défis majeurs. D’une part, parce que l’environnement peut être considéré comme un bien public, au sens d’objet non-rival et non excluable (en bref, que tout le monde peut piocher dedans sans autre forme de considération), il est du ressort de l’économiste d’étudier attentivement sa gestion, c’est-à-dire aussi bien comment évoluer avec cette contrainte de finitude des ressources naturelles, l’irréversibilité de certains types de dommages, et comment allouer efficacement cette ressource, en fonction des choix de société. D’autre part, certains outils économiques tendent à se développer pour répondre au besoin croissant d’évaluation des politiques environnementales mises en place. Enfin, certaines branches de la science économique sont à même de proposer des outils et des études pour répondre au défi majeur : celui de la gouvernance mondiale de cette question, sans laquelle la plupart des mesures, toutes ambitieuses soient-elles, se révèleront plus que décevantes, voire contre-productives.

 

Le poids qui pèse sur les épaules de l’économiste est donc conséquent, d’autant plus que la question écologique semble concentrer les plus grandes difficultés que rencontre la science économique : l’incertitude très forte, l’irréversibilité des dommages, la question intergénérationnelle (version économique du ‘que laissera-t-on à nos enfants ?’), l’urgence de la décision et de l’action, la nécessité d’une coopération puissante et ambitieuse.  Face à l’ampleur grandissante et l’accélération galopante de la « tragédie des biens communs » [2] (Hardin, 1968), les réponses de la science économique se font de plus en plus précises, nombreuses, et variées et contribuent à opérer, au sein même du champ économique, un changement de paradigme plus que bienvenu, par la remise en cause et le dépassement de la modélisation néo-classique. C’est une dynamique plus large qui secoue depuis quelques années maintenant le champ de la recherche économique : elle tient compte du fait que les gens ne sont pas toujours rationnels, ne choisissent pas toujours ce qu’ils préfèrent, ce qui est le mieux pour eux, qu’on manque souvent cruellement d’information, et que des intérêts supérieurs et extérieurs aux décisions individuelles et collectives viennent entraver le processus, que tout n’est pas mesurable, que tout n’a pas de prix. En définitive, que ce n’est pas le Soleil (le monde social) qui tourne autour de la Terre économique, en lui imposant sa force et son mode de fonctionnement, mais bien l’inverse.  Si aucun nouveau ‘paradigme’ au sens d’ensemble d’hypothèses de recherche cohérent, formant un tout qui se répond, ne peut encore venir concurrencer le paradigme néo-classique, les critiques internes et externes (venues de l’économie dite hétérodoxe, terme tout à fait discutable mais pratique, désignant tout ce qui ne maximise pas les profits et les utilités) mettent à mal l’économie telle qu’on la pense depuis plus d’un siècle. Les questions écologiques concentrent les critiques et résument les limites de ce paradigme qu’il est temps de dépasser pour de vrai.  Loin d’être une revue de la littérature, je propose plutôt d’explorer ici de façon critique les différentes visions présentes dans le champ de la recherche en économie de l’environnement et en économie écologique, d’en cerner les apports et d’en discuter les limites.

On trouve dans l’économie dite « standard » [3] plusieurs outils et raisonnements aptes à répondre, en théorie, aux principales questions concernant l’environnement. Les travaux autour de la notion de bien public l’ont souvent pour principal objet et beaucoup de développements, récents ou non, apportent leur pierre aux débats et actions. L’économie que nous appellerons ici standard repose sur des fondements théoriques permettant de définir les allocations optimales en fonction des préférences des agents (l’État, les consommateurs, les habitants d’une ville…). Les capacités de modélisation revendiquées par cette approche doivent permettre une meilleure abstraction pour analyser les problématiques liées à l’environnement, qui est considéré à la fois comme une contrainte (parce que fini notamment) et comme une ressource (parce que apte à procurer soit des revenus par son exploitation, soit du bien-être). Cette approche, très largement dominante dans l’enseignement et la recherche, repose sur un ensemble d’hypothèses, telles que la rationalité parfaite des agents, et de méthodes comme la modélisation mathématique, la recherche d’équilibres considérés optimaux… Ce sont dans tous les cas des choix épistémologiques qui ont été faits à un moment donné, qui se sont imposés au cours d’un processus assez réduit, et qui ont pendant longtemps cherché à faire de l’économie une science dure, aux résultats incontestables car scientifiques. Pour une critique approfondie et une démonstration sans pareil de la fragilité et de la non-raison d’être de cette orthodoxie, je ne peux qu’inciter à aller vers le démontage en règle de ce paradigme par l’économiste australien Steve Keen, L’imposture économique.

 

On peut cependant décrire quelques outils pas tout à fait absurdes développés par cette économie pour penser l’écologie. L’un des grands outils est l’analyse coût-avantage qui a pour objectif d’aider à la décision. Cet outil est assez simple dans sa théorie, bien plus complexe dans sa pratique, et c’est là où le bât blesse : la dissonance entre théorie et application engendre souvent des catastrophes écologiques lorsque l’économie est privilégiée. Pratiquement, cela revient à anticiper puis mettre en regard les coûts qu’engendreront un projet (qu’ils soient monétaires, sociaux, environnementaux) avec les bénéfices (ici aussi, monétaires, sociaux, environnementaux) qui sont espérés. On peut alors comparer les projets entre eux, et comparer les projets avec ‘ne rien faire’. Il s’agit, en pratique, de donner une valeur monétaire à tout ce qui est en rapport avec le  projet, pondérée par le temps, avec la possibilité de donner un poids plus grand à ce que vous (en tant que décideur, société…) considérez de plus important. Supposément, on peut mettre cette valeur en regard avec les préférences exprimées par les agents concernés [4]. C’est, sans considération pour des questions éthiques ou autres, pouvoir rendre tout mesurable. De là, cela revient à rendre comparables les parties d’un ensemble tout à fait hétérogène. La valeur monétaire est à l’économie ce que le gramme, le mètre, ou le mol est aux autres sciences. Peu importe l’essence, le fondement éthique, la dimension sociale de ce que vous pesez, poire, pomme, insecte, chat, eau, vous pouvez comparer leurs masses grâce à une unité commune, puis, si tout le monde préfère les pommes, à leur en rajouter. Techniquement, on peut donc décider tout et n’importe quoi en modifiant très légèrement le moindre paramètre, et le justifier par des calculs opaques et non scientifiques car largement arbitraires.

 

Certains travaux s’attellent également à trouver les instruments de politique publique les plus efficaces lorsque les décisions vont dans le sens d’une plus grande protection de l’environnement. Initiés par les travaux d’Arthur Pigou dans les années 1920, plusieurs résultats permettent de rendre la régulation en matière d’environnement plus efficace. Il s’agit essentiellement d’améliorer les systèmes d’incitation, de quotas et de taxe [5] visant à réduire les émissions de polluants, de CO2 et autres atteintes à l’environnement. A la base de ces travaux, on trouve la conception propre à cette branche de l’économie qui est que la pollution est une défaillance du marché, qui ne parvient pas à la prendre en compte. On parle alors en économie d’externalité, négative en l’occurrence, qui peut être définie comme l’effet sur vous de l’action de quelqu’un d’autre, alors que vous n’avez rien demandé (ou, en termes économiques, qu’aucun contrat n’a été établi entre vous et le ou les agents émetteurs d’externalités). La question est alors de savoir comment « internaliser » ces externalités, comment les réduire ou les faire disparaître, comme pallier ce que l’économie standard voit comme des défaillances du marché. Bien souvent, la réponse de l’économie standard est que les défaillances de marché ne sont que le symptôme d’un marché qui n’existe pas. L’idée est donc de le créer, et par là même, on obtiendra le niveau optimal à l’échelle de la société de quantité de CO2 rejetée dans l’atmosphère. Selon cette théorie, le prix est à même de concentrer et de représenter les préférences des agents et de mener à un optimum social. C’est ce qu’il se passe lorsque les polluants sont taxés (on augmente artificiellement le prix d’un gramme de CO2 rejeté), d’un quota ou en créant directement un marché comme cela a été le cas au sein de l’Union européenne lors de la création du marché des droits à polluer à la suite du protocole de  Kyoto [6]. La taxe carbone par exemple fonctionne par un mécanisme d’incitations assez simple : plus le prix d’un bien polluant est « artificiellement »  élevé du fait de la taxe, moins vous êtes susceptible d’en acheter (soit vous en consommez moins, soit vous arrêtez d’en acheter, soit vous le remplacez par un autre bien non-polluant), et donc mécaniquement, par la baisse de consommation, vous polluez moins. Cela fonctionne si la taxe est faite de telle façon qu’il vous sera toujours profitable d’utiliser un bien non polluant. C’est difficile pour au moins deux raisons. La première c’est que le carbone n’a pas de prix en tant que tel, et qu’avec cette taxe, le prix du carbone est à la discrétion du décideur. Dès lors, on observe des taxe sur les énergies fossiles radicalement différentes : en Russie ou en Indonésie, la tonne de CO2 est taxée à moins d’un centime, et à plus de 100€ en Suisse. Un gouvernement peut se targuer d’avoir institué une taxe carbone, sans que celle-ci soit d’une quelconque efficacité pour lutter contre les émissions de ce gaz à effet de serre. Si le prix est trop faible, personne ne sera incité à moins en produire, à moins en consommer, et, pire encore au vu des objectifs annoncés, à se diriger progressivement [7] vers des modèles de production et de consommation compatibles avec le défi climatique. De plus, quel que soit le taux, cette taxe peut se révéler profondément injuste, en ce qu’elle pénalise, au sein des pays industrialisé, les populations les plus vulnérables qui n’ont pas les moyens d’adapter leur mode de vie à ces enjeux, et, à un niveau international, les pays qui, parce que soumis à la pression économique internationale, accueillent aujourd’hui les industries les plus polluantes, dont les pays industrialisés se sont débarrassés petit à petit [8].

 

Sans être un économiste chevronné, on voit déjà apparaître quelques questions quant aux limites de ce que peut apporter l’économie standard aux débats écologiques. Bien que le tableau brossé ici soit relativement grossier et qu’il existe une certaine finesse dans la modélisation, les résultats et les schémas incitatifs concernant l’économie de l’environnement, on peut néanmoins pointer quelques aspects qui semblent difficiles à surmonter. En premier lieu, les analyses coût-avantage et, de façon générale, la mise en place d’une monétarisation de l’environnement, pose plus qu’un problème éthique. L’environnement possède deux caractéristiques qui rendent son analyse en termes monétaires complexe. En premier lieu, les dommages qui lui sont causés sont, dans leur grande majorité, irréversibles. Or, la connaissance des milieux, de la biosphère, des lois qui régissent le climat et la biodiversité est aujourd’hui bien trop limitée pour qu’un économiste puisse, en toute confiance, dresser les constats des pertes et gains que l’on aurait à noyer telle partie d’une forêt pour construire un barrage. La valeur même de l’environnement est incommensurable en ce qu’elle est multiple et mérite de s’y attarder pour faire émerger une définition satisfaisante. Une piste peut être de distinguer deux principaux ‘types’ de valeur : celle qui vient de l’usage qu’on en fait, et celle dite de non usage. Cette dernière recouvre la potentielle valeur d’usage futur, et la valeur d’existence (celle qui serait intrinsèque au bien en question). C’est ici la valeur d’usage futur qui est problématique quant à l’analyse : la valeur d’usage futur recouvre elle aussi deux notions qui sont d’une part la potentielle révélation d’une valeur d’usage pour notre génération, la valeur d’option (la découverte d’une plante médicinale dans quelques années à même de venir à bout du cancer par exemple) et la valeur d’usage pour les générations futures qu’on appelle valeur de legs. C’est alors l’incertitude, très forte dans le cas de l’environnement, qui fait perdre en robustesse l’analyse coût-bénéfice si chère à l’économie standard et aux décideurs quand elle est appliquée de façon mécanique aux questions écologiques. Pour mieux comprendre ces limites, peut-être est-il important de souligner que dans ces analyses, l’économie est bien souvent placée au-dessus de l’environnement, comme quelque chose qui peut être géré, distribué, intégré sans difficulté à l’économie, capable de tout régir pourvu que le politique soit à même de faire émerger les préférences sociales.   Dans tous les cas, il est important de rappeler que ce n’est pas à l’économie d’imposer à la société le système de valeur (au sens monétaire, mais aussi éthique, politique…) qui lui convient le mieux pour l’analyse, et que si l’analyse n’est pas robuste à un autre ensemble de valeur, c’est qu’on doit rejeter ce modèle.

 

 

            En réponse à ces limites, certains mouvements au sein des sciences économiques et sociales se sont efforcés de faire un pas de côté et d’élargir le spectre des méthodes et apports scientifiques, dans leurs analyses d’économie environnementale, pour prendre le phénomène dans sa globalité, dans sa complexité, et trouver pour l’économie une autre place, au milieu (et non au centre) des interconnexions qui existent entre les sciences de la nature, les sociétés et le politique. L’économie environnementale regroupe des recherches assez hétérogènes et hétéroclites. Les méthodes peuvent varier, de même que leur degré d’éloignement vis-à-vis du paradigme standard. Cependant, il existe au sein de ces courants de recherche, existant depuis un peu plus de 25 ans et s’institutionnalisant petit à petit, une volonté de mêler à l’économie des considérations davantage politiques, de s’ouvrir à la pluridisciplinarité notamment avec les sciences de la nature, de prendre mieux en compte les problèmes de gouvernance et les questions éthiques, tout ceci dans une atmosphère de changement de paradigme. En d’autres termes, aujourd’hui, on sait à peu près ce qu’on perd si on abandonne le paradigme néo-classique, mais on ne sait pas encore très bien pour quoi. Ces nouveaux courants, qui ne sont pas nécessairement politisés (même si beaucoup émanent de la gauche, ce n’est pas leur principal attribut), s’opposent au premier par leur méthodologie d’une part, et par la place donnée à l’économie dans le fonctionnement du monde d’autre part. De façon générale, ces courants semblent s’opposer à la marchandisation de tout, au libéralisme économique à tout va, à la supériorité supposée du marché et à combattre l’idéologie latente qui se cache sous des discours économiques pseudo scientifiques. Pour donner un exemple en termes d’approche quant à la place de l’économie dans le monde, l’une des méthodes consiste à considérer l’économie humaine comme partie d’un ensemble bien plus grand et d’analyser les phénomènes en termes de thermodynamique. La grande majorité de ces travaux émanent d’un engagement certain de la part de leurs auteurs, à la fois scientifiques du social et de la biodiversité, citoyen engagés et prônant une éthique avec une attention portée à l’environnement.

 

La pensée écologique a donc participé du renouveau de certaines rigidités qui ont la peau dure dans le champ de recherche économique. On a toutefois l’impression, en faisant le tour de la littérature sur le sujet (c’est par ailleurs souvent le cas en économie) que rien n’est très sûr, que les travaux proviennent de  l’économie standard, de l’économie standard revisitée ou de champs de recherche tout à fait différents. En outre, il demeure toujours cette dernière difficulté de la gouvernance mondiale. Toute action ou décision ayant pour but de ralentir le changement climatique, de protéger les ressources planétaire, d’améliorer la qualité de l’air doit s’effectuer à un niveau global et demande dès lors une coordination très forte entre les pays et même les travaux les plus poussés de théorie des jeux ont bien du mal à dévoiler les stratégies optimales pour que tous les pays puissent trouver dans leur intérêt d’agir en faveur du climat et quel genre de format dans la prise de décision pourrait la favoriser. L’analyse de l’économie politique quant à ces questions fait état de limites et contraintes intéressantes quant à la lucidité des dirigeants, à la puissance des lobbys… De plus en plus de recherches s’attellent donc à dessiner de nouvelles institutions capables de recueillir les débats et de favoriser la prise de décision. Contrairement aux analyses néo classiques, l’éthique environnementale et les questions de justice sociale sont prises en compte et parfois centrales dans l’analyse.  Les rigidités ne sont pas que diplomatiques. Les arguments de certains pays en voie de dévellopement accusant les pays industrialisés de leur mettre des batons dans les roues avec cette histoire de réduction de la pollution mondiale, alors que ce sont ces mêmes pays qui polluent depuis plus d’un siècle sont tout à fait recevables. Riches et capable d’amorcer une transition, les pays industrialisés conservent par-là leurs avantages sur les pays plus pauvres, pendant que ces derniers subissent en premiers les conséquences dévastatrices du changement climatique.  De ce point de vue, c’est toute l’organisation du commerce international qui est à revoir.

 

Pourtant, le temps de la recherche n’est pas le temps de la décision. Il est donc nécessaire de faire accepter partout le fait qu’il est parfois nécessaire d’user du principe de précaution pendant que la recherche avance et que ces voies soient explorées de façon plus approfondies, qu’elles aient l’audience qu’elles méritent. Bien qu’il soit inscrit dans plusieurs textes officiels faisant référence, le principe de précaution semble sous-utilisé. Pourtant, d’un point de vue normatif, il apparaît dans de nombreux travaux que celui-ci s’applique lorsque sont réunies ces trois caractéristiques : aucun consensus scientifique n’a encore été établi ; s’il y a incertitude quant à une détérioration potentielle et irréversible au moins ; et s’il y a possibilité d’agir pour préserver à minima le statu quo. Il est assez clair que concernant l’environnement, le principe de précaution devrait prévaloir dans de nombreuses prises de décision, et se doit de supplanter les analyses coûts-avantage. En termes de modélisation et tant que l’analyse néo-classique demeure la référence pour les dirigeants ce serait finalement comme donner aux ressources naturelles existantes et à venir une valeur infinie. Par valeur infinie, on entend l’idée qu’il est impossible dès lors de monétiser l’environnement et que, dans un calcul coût-bénéfice, les ressources naturelles gagneraient toujours, puisqu’aucun projet ne semble susceptible d’apporter à la société une contribution infinie à son bien-être. De façon pratique, c’est cette démarche qui est appliquée lorsqu’est décidée la fondation d’un parc national ou encore lorsqu’un site naturel est classé comme patrimoine mondial de l’humanité. Cependant, cette spécification et cette façon de modéliser l’environnement n’est pas immuable et dépend largement de l’intérêt porté par le public et le politique aux questions environnementales. L’économiste peut formuler des recommandations, mais, idéalement, reste au service des sociétés, tributaires de ses préférences, et pas l’inverse. Il est de tout façon urgent de donner davantage la parole à celles et ceux qui participent du renversement du paradigme néo-classique. Ce ne pourra être que salvateur pour l’économie, pour l’écologie et pour les sociétés.

 

 

Si l’approche économique dite néoclassique sait faire preuve d’inventivité et tente de répondre aux défis majeurs que nous réservent les décennies à venir, elle se heurte inéluctablement à ses propres limites. Tentant de les dépasser, de nouveaux courants sont apparus en économie, renversant les croyances établies et opérant, bien que le processus semble lent,  un changement de paradigme crucial pour la bonne intelligence des phénomènes liant l’écologie, l’économie, le social et l’éthique. Si ces phénomènes sont complexes, il n’en demeure pas moins urgent que les forces de recherche s’allient, que les champs, si différents soient-ils, fusionnent pour donner à l’écologie sa juste place : au cœur des débats de société et des prises de décision politiques, dans le monde entier.

 

 

 

[1] “Anyone who believes exponential growth can go on forever in a finite world is either a madmen or an economist”. Attribué à Kenneth Boulding (économiste, philosophe, religieux mystique, Quaker entre autres…) United States. Congress. House (1973) Energy reorganization act of 1973: Hearings, Ninety-third Congress, first session, on H.R. 11510. p. 248

 

[2] La tragédie des biens communs désigne les dégradations engendrées par l’utilisation d’une ressource dite libre d’accès. La notion s’applique très bien à l’environnement et le problème central vient du fait qu’un individu ne prend en compte que ses propres coûts et bénéfices, sans considération pour son impact sur la ressource dans sa globalité. Voir le Repères sur l’Économie de l’Environnement pour des développements plus récents.

 

[3] Ou néoclassique. Le point fort de ce qui est souvent qualifié d’orthodoxie est la capacité de modélisation des phénomènes économiques, c’est-à-dire de les simplifier au maximum pour obtenir les résultats les plus généraux possible, capables d’aider à la prise de décision en s’appuyant sur les notions de préférences et d’utilité. Cependant, la simplicité des résultats est souvent due à des hypothèses très strictes, souvent discutables, et peu discutées.

 

[4] La question des préférences des agents est un sujet hautement discuté en économie. Il existe plusieurs résultats concernant les moyens de révéler les préférences des personnes concernées par un projet, mais aucun n’est réellement satisfaisant : la plupart sont incomplets, les autres très difficiles à mettre en pratique. L’économie se heurte ici à un premier problème dont nous n’avons pas spécialement le temps de discuter et qui n’est d’ailleurs pas propre à l’écologie.

 

[5] Weitzman (1974) développe ainsi un modèle proposant de privilégier les quotas par rapport aux taxes lorsque, en information imparfaite, l’externalité en question demande un degré élevé de coordination. C’était en partie l’idée du marché des droits d’émissions, si celui-ci avait fonctionné…

 

[6] Roger Guesnerie, dans Pour une politique climatique globale, explique bien les raisons de l’échec de cette mesure. D’autres thèmes essentiels pour comprendre les blocages au niveau mondial d’une politique ambitieuse de lutte contre le changement climatique y sont abordés avec pédagogie.

 

[7] Parce que, vous comprenez, il ne faudrait pas brusquer les pauvres industries en les obligeant à changer leurs modèles de production.

 

[8] En somme, dans une logique de « Pile je gagne, face tu perds » du point de vue des pays les plus avancés.

 

 

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