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L'écologie est-elle l'avenir de l'Homme ?

 

Depuis le 2 août 2017, nous vivons à crédit.

 

L’humanité a consommé l’ensemble des ressources que la planète est capable de renouveler en une année. Cette annonce qui, depuis près de dix ans, vient gonfler les colonnes estivales des journaux ne manque pas d’interpeller le citoyen soucieux, ni de troubler un instant le repos du vacancier informé, sans remettre en cause, outre mesure, les habitudes d’un débiteur qui se sait pourtant insolvable. Cette date symbolique qui en 1971 se situait le 24 décembre, comme l’annonce d’une urgence à venir, semble bien signifier la cause des maux qui rongent aujourd’hui la terre de manière irréversible, et menacent tant les formes que les conditions mêmes de l’existence humaine. L’action de nos sociétés industrielles, motivée par le développement économique et soutenue par l’essor de la consommation, s’est accompagnée d’une désastreuse négligence à l’égard de notre planète, dont nous commençons seulement à mesurer et payer les conséquences. Pollution des sols, de l’air et des eaux auraient engagé la sixième extinction de masse de l’histoire de la Terre. Au cours du siècle dernier, les disparitions d’espèces ont été multipliées par cent, atteignant des proportions inégalées depuis l’extinction des dinosaures, il y a soixante-six millions d’années. Des algues vertes envahissant les plages bretonnes à l’air suffocant des villes chinoises, des côtes progressivement enfouies par la montée des eaux, aux forêts devenues des déserts, le désastre gagne chaque jour davantage de terrain, nous appelant de manière toujours plus criante à agir.  

 

Or, si nous savons trop bien les causes de ces sinistres environnementaux ainsi que leurs conséquences irréversibles sur la planète et son habitation par l’homme, pourquoi ne parvenons-nous pas à répondre comme il se doit, et comme le bon sens le prescrirait, à l’urgence de la situation ? Plusieurs voies semblent pourtant s’offrir à nous : réduction de notre consommation et développement de sources d’énergie renouvelables respectueuses des écosystèmes, mutation de notre système productif au profit d’une économie circulaire faisant vivre les acteurs de proximité, adaptée à une sobre consommation faisant prévaloir la qualité sur la quantité et portée par une meilleure répartition du travail. Autant de perspectives qui, si elles méritent d’être précisées, nous ôtent toute excuse pour ne pas agir.

 

Il n’est cependant pas nécessaire d’être un fin observateur de l’actualité politique pour constater que, derrière le fragile consensus touchant la question environnementale (qui se limite bien souvent à la seule question climatique) ce programme n’est pas à l’ordre du jour. Ceux qui se présentent comme les champions de la lutte environnementale ne sont pas à une contradiction près. Le succès diplomatique de la COP21 et les efforts en vue d’un pacte mondial pour le climat peinent à cacher l’adhésion au libre-échange généralisé, à l’augmentation des flux de marchandises entre les continents, en dépit d’un coût environnemental élevé, comme en témoigne la récente adoption du CETA. De même, le discours volontariste des autorités chinoises quant à la lutte contre la pollution atmosphérique, s’accompagne du soutien affiché et peu conciliable à une industrie où la surproduction est monnaie courante.

 

Le premier écueil de la réflexion sur l’écologie réside ainsi dans les discours politiques actuels. Ceux-ci semblent se limiter aux formules magiques de politiciens qui, soucieux de se présenter sous un jour heureux, prétendent un peu rapidement que les solutions des problèmes environnementaux sont nécessairement les mêmes que celles des inégalités sociales. Dans cette situation, c’est à la gauche, contrairement aux apparences, qu’il revient d’engager le plus important travail de réinvention. C’est l’influence du marxisme qui, dans les Trente Glorieuses, a fourni le cadre intellectuel d’un développement illimité des forces de production. C’est encore l’influence de l’État-providence qui incite souvent les gouvernants à trancher en faveur de l’emploi industriel polluant, de l’agriculture productiviste et du pouvoir d’achat des classes populaires, afin de maintenir la paix sociale.

 

Les détours de la raison électorale n’épuisent cependant pas les difficultés auxquelles l’ambition écologique se heurte. Il faut en effet reconnaître que, si la prise de conscience qui s’est opérée récemment dans les sociétés occidentales a engagé une mutation des comportements individuels, ceux-ci peinent à exercer une véritable prise sur le cours des mutations environnementales. D’abord parce qu’ils ne concernent qu’une partie minoritaire de la société et de nos comportements, et paraissent bien insuffisants pour contrebalancer les effets de l’action de l’humanité entière, devenue force géologique. Ensuite, parce que la question environnementale nous invite à repenser nos raisonnements pratiques. Sans nécessairement les rendre désuets, elle nous contraint à les éprouver plus durement que jamais auparavant. Lorsque la morale individuelle met l’accent sur l’intention, prenant la raison inhérente au sujet comme norme universelle de l’action bonne, le problème écologique la ramène à un réel bien plus terre à terre, celui des conséquences effectives de nos actions sur l’environnement. Lorsque la morale individuelle prend pour fondement l’utilité, et comme critère de celle-ci le bonheur du plus grand nombre, nous comprenons que ce qui est utile à l’individu peut être nuisible à l’environnement. Entre ce que nous faisons et les conséquences pratiques de nos actions, la question écologique nous fait entendre un impératif universel mais non immanent portant sur un objet : la préservation des conditions de vie de l’humanité, de la biosphère et plus généralement de la planète.  

 

Certaines illusions tenaces qui s’étaient fait jour dès le début de l’ère technique, finissent de se dissiper aujourd’hui. Jusqu’au fond de sa conscience, l’homme n’est plus seul. Conscient que ses actions ne peuvent valoir pour elles-mêmes, mais que leurs fondements résident dans le souci dont elles témoignent à l’égard du bien de l’humanité et de la planète, l’individu ne peut plus se penser autrement que comme la partie d’un tout qui le dépasse. L’individu n’étant pas seul, il ne peut pas valoir comme seule norme de l’action : il est un membre d’une société, une société est une partie de l’espèce, l’espèce appartient elle-même à un environnement que peuplent d’autres êtres vivants et qu’animent des forces diverses.

 

Dès lors, l’écologie est-elle l’avenir de l’homme ? Comment penser les formes et le contenu d’une action qui donnerait à la conscience écologique une expression concrète et effective, qui permettrait d’enrayer, par une conversion de nos modes d’être et d’action, le mouvement de destruction de la terre et de la biosphère ? Mais plus fondamentalement – et comme élément de réponse à l’interrogation de l’urgence – penser les rapports de l’homme à son milieu au-delà de la seule appartenance à la société et de l’aménagement du territoire, nous conduit-il à laisser sur le côté de la route l’homme et son individualité comme des idées abstraites et inadéquates à l’urgence du temps présent ?

 

Certains voyant, à raison, la racine du mal dans la société industrielle occidentale et son exportation comme modèle partout dans le monde, condamnent tout ce que la modernité a engendré de grandes idées, en premier lieu l’universalisme et l’individualisme, au nom d’une réaction pleinement assumée ou d’une prétention à constituer l’avant-garde révolutionnaire. D’une part ceux qui, au travers de la question écologique, reformulent les vieilles rengaines de la réaction, promeuvent le rejet de la modernité au profit d’un retour à la terre, aux traditions et à la « nature » qui seules détermineraient la place et le rôle de l’individu dans la société. D’autre part, les contempteurs de ce qu’il y a de libéral dans notre démocratie, qui poursuivent l’utopie d’une société débarrassée de l’intérêt, où la conscience du lien social primerait sur l’action individuelle. Sans s’embarrasser, ils jettent l’État avec l’individu pour ne retrouver que la force de l’arbitraire. 

 

Chacune de ces critiques se trompe de cible. S’il est indéniable que les sociétés individualistes surexploitent l’environnement, elles le font parce qu’elles consomment massivement des produits industriels et parce qu’elles tendent à réduire l’homme au seul consommateur. Mais l’individu peut aller sans l’industrie quand l’industrie va souvent sans l’individualisme. Les économies planifiées au service de la nation n’hésitent pas à choisir la puissance au détriment de l’environnement. Quant à la redistribution par l’État-providence, elle a fait dépendre les politiques sociales d’une croissance industrielle qu’il n’était ni possible, d’un point de vue économique, ni souhaitable, d’un point de vue environnemental, de prolonger indéfiniment. Sans parler encore des sociétés qui, se développant chaotiquement pour rattraper leur retard, emploient des techniques industrielles en toute inconscience. Il serait bien hâtif de faire du libéralisme politique et de l’individualisme les premiers responsables de la catastrophe qui arrive.

 

Néanmoins, les radicaux des deux bords ont le mérite de dévoiler tout ce qu’il y a d’insupportable dans l’immobilisme politique que nous cautionnons tous. Le sentiment d’urgence qui inspire les plus grandes dérives, doit nourrir chez le plus grand nombre un mouvement responsable : celui de la transformation d’une lente prise de conscience en une méthode d’action et un programme politique. Si ce mouvement peut et doit se construire par des luttes locales concrètes, il se distingue du mouvement social traditionnel en ce que sa lutte pour être politique, est avant tout culturelle. C’est en comprenant l’importance d’une transformation profonde de nos habitudes sociales et économiques que nous parviendrons, au-delà de la protestation locale, à construire un rapport de force susceptible d’apporter des transformations écologiques concrètes.

 

La question environnementale, en ce qu’elle met en lumière le rôle déterminant de l’homme sur son milieu d’habitation et réciproquement de son milieu sur l’homme, nous invite à prendre acte, d’une manière encore plus décisive que par le passé, des limites du dualisme objectiviste reposant sur la distinction claire du sujet et du monde, autant que de l’individualisme méthodologique. Si l’homme n’est pas « un empire dans un empire », et que la société et l’habitation ne peuvent se penser autrement que comme des systèmes de relation, la question écologique nous oblige à penser ce qu’est l’homme. Elle conduit l’homme à opérer un retour sur lui-même, sur la société et son rapport au milieu, qui le pousse à repenser sa place et son action, et accentue ainsi le rôle de l’individu autant que la responsabilité de la société.

 

Pour avoir valeur pratique, ce retour sur soi, cette transformation consciente de nos certitudes et de nos habitudes, doit fournir à ceux qui s’y soumettent les moyens de penser les formes concrètes de leur action future. Comment penser la responsabilité écologique en termes moraux et juridiques ? Que peut l’individu ou la force législative ? Que penser d’une justice climatique ? Quels modes de consommation et circuits de production porteurs de progrès écologiques et sociaux envisager ? Ces interrogations se déclinent dans trois directions, qui seront poursuivies dans ce numéro : l’éthique, le territoire, les communs.

 

Alors que la question climatique fait aujourd’hui l’objet d’un consensus indiscutable auprès des scientifiques, la frilosité des politiques publiques nationales et internationales – au-delà de la confrontation des intérêts – semble pâtir d’un grave déficit dans la compréhension des transformations écologiques qui nous affectent. En laissant aux sciences de la nature l’étude des mutations que connaît notre environnement, nous oublions que les problèmes écologiques sont d’abord sociaux, au sens où leurs causes sont largement humaines, et où leurs conséquences affectent en profondeur nos sociétés. Face à la littérature produite par les sciences de la nature, les travaux proposés par les sciences sociales sont encore trop maigres comparés à l’ampleur de la crise. Là où les sciences de la nature attestent de la réalité des changements qui affectent notre environnement, il revient aux sciences de l’homme d'expliciter les répercussions sociales de ces transformations. Penser les relations liant montée des eaux, déplacements de population et afflux de réfugiés climatiques, ou interroger la manière dont se forgent les représentations des phénomènes sociaux, et la manière dont l'écologie est élevée au rang de débat public sont autant d’illustrations de ce que les sciences sociales peuvent apporter à la cause environnementale. Le problème écologique nous invite ainsi à repenser aussi bien nos modèles productifs ou nos habitudes de consommation que la manière dont une société pense ses priorités, ses valeurs ou encore le sens qu’elle attache à la responsabilité collective, individuelle, politique ou morale. À s’en tenir au regard des sciences naturelles, nous restons prisonniers du dualisme objectiviste que porte en elle sa méthode, et nous oublions que la nature ne fut jamais un monde se tenant hors de nous sur lequel nous n'aurions qu’une prise dérisoire. En replaçant l'humain au centre du jeu, et en rompant avec les perspectives apocalyptiques que dessine la seule approche naturaliste, peut-être parviendrons-nous à nous hisser à la hauteur des défis auxquels nous confronte le péril écologique.

 

C’est dans cette voie que nous nous engageons. Tout en prenant acte des conséquences désastreuses de l’action de l’homme sur son environnement, il nous semble nécessaire que le programme écologique ne renonce pas à faire vivre l’appel de l’homme à la liberté et à la justice, mais trouve plutôt dans ces bouleversements une réponse au malaise politique et social que nous éprouvons. C’est vers cet objectif que seront orientées toutes les perspectives développées dans ce numéro. Nous espérons qu’elles contribuent à la définition d’un tel programme.

 

            Novembre 2017

                                         

 

Illustration : Solène Rigou

 

 

 

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