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Qu'a-t-on à espérer de la politique ?

 

Disons-le nettement, notre situation est un paradoxe. Face à la conscience des périls sociaux et environnementaux, la marche aveugle mais apparemment sereine de nos sociétés vers des désastres annoncés n’est pas sans nous déconcerter. Partout les frustrations et colères populaires débouchent sur de nouvelles frustrations. Tout va comme si nous savions trop bien que ça ne va pas, sans parvenir à changer le cours des choses. Comment expliquer cette folle impuissance ? Certains nous diront qu’ainsi va le monde et que l’homme serait bien naïf d’espérer pouvoir faire quoi que ce soit sans s’exposer à d’inévitables déceptions. L’action de l’homme sur la nature serait dérisoire, les inégalités les plus criantes, inéluctables. D’autres argueront de l’indépassable rationalité des lois économiques pour mettre court à tout espoir de possibilité d’une action politique véritable. Nous aurions épuisés ce que la politique a à offrir aux hommes. There is no alternative. En lieu et place de l’action commune et de la délibération publique, une simple technique du pouvoir chargée de veiller au bon fonctionnement de la société selon des principes intangibles – mais apparemment non suffisants à assurer la stabilité de leur propre réalisation. Nous ne sommes pas à un paradoxe près.

 

Face à cette stagnation (pudiquement camouflée par d’incantatoires appels au changement et à la réforme) ou à ces échecs répétés, la déception des uns, la colère et la rancœur des autres et un soupçon : n’aurions- nous définitivement plus rien à espérer, non des politiques, mais de la politique toute entière ? La question mérite d’être posée et précisée. Peu importe ce qu’on en dit et quelles sont nos attentes particulières à l’égard du politique, nos rapports à celui-ci sont toujours si vifs et passionnés que même le pessimisme le plus radical ou la résignation la plus forte apparaissent comme la face négative des espoirs nourris.Nousdisonsquelapolitique ne peut rien mais nous en attendons toujours sinon davantage, du moins quelque chose. Nous nous refusons au plus profond de nous-même à croire qu’à la possibilité politique aurait fait suite le règne sans entrave de la technique, porté par les seules relations interindividuelles dont l’État n’assurerait, comme un simple rouage, que la médiation minimale. La société n’est pas la somme des individus et sa forme n’est pas purement technique. Elle est un monde de représentations, de culture, et donc un lieu par définition politique. Nous reformulerons donc la question qui nous anime : qu’a-t- on à espérer de la politique ? Cette question, nous ne cessons de nous la poser et aucun fait ou argument ne semble suffire à la faire taire. Il faudrait croire qu’il n’y a plus rien à espérer, mais si tel était le cas nous n’aurions même pas besoin de le croire, ni même de le formuler. De cette inquiétude nous comprenons que malgré les déceptions nous avons une certaine attente – disons une ambition – dont nous espérons qu’elle puisse se réaliser. D’emblée apparaissent plusieurs écueils et le premier tient à la formulation même de la question. Se demander « Qu’a-t-on à espérer de la politique ? » n’est-ce pas se mettre dès l’abord en position d’extériorité, voire de dépendance, par rapport à un objet qui nous échapperait ? La difficulté semble levée si nous reconnaissons le plus simplement possible que par politique nous n’entendons pas autre chose que les manifestations pratiques et conscientes des hommes en tant qu’ils se constituent en corps social. Espérer de la politique, ce n’est pas veiller à la formulation d’une série de doléances à l’égard des détenteurs du pouvoir institutionnel mais bien prendre la mesure de l’exigence qu’implique la réunion des hommes.

 

Précisons : en considérant cet espoir, nous n’interrogerons pas notre existence sociale en ce qu’elle a de généralement politique, c’est-à-dire en ce qu’elle implique de relations de pouvoir diffuses, mais plutôt de proprement politique. Si nous entendons fonder en raison nos espoirs, les convertir en une ambition pratique, il nous faut explorer l’étendue du champ politique pour nous assurer de la solidité de notre ambition eu égard à ce que peut la politique. Ces questions sont massives, ni un numéro ni cette revue toute entière ne prétendent les épuiser, mais elles méritent aujourd’hui d’être posées à nouveaux frais. La fin prophétisée de la politique, la crise de la souveraineté et des cadres institutionnels de l’action politique, le poids croissant des intérêts privés, l’impossibilité de toute véritable délibération publique, l’appauvrissement de l’imaginaire politique comme forme de la dépolitisation... en somme la crise des démocraties libérales, nous y invitent.

 

Voilà la tâche à laquelle s’attèlera ce premier numéro. Nous mobiliserons pour ce faire toutes les ressources possibles qui, en éclairant l’horizon d’où nous parlons, permettrons de redonner à la politique son sens profond, c’est-à-dire pratique. Avons-nous à espérer de notre déception ? Quel statut accorder à la dépolitisation du monde social ? Quelles chances celle-ci laisse-t-elle à la possibilité de l’émancipation sociale ? Quel rôle pour l’imagination dans les projets qui y tendent ? Comment faire vivre les droits ? Quel sens accorder à la souveraineté ? Telles sont certaines des questions sur lesquelles nous nous emploierons humblement à jeter quelques lumières, espérant trouver des réponses auprès de la philosophie, de l’histoire, de l’économie, du droit ou de la littérature, non seulement dans leurs ressources théoriques mais aussi dans leur ouverture sur l’actualité du vécu.

Ce travail est nécessaire, et sera finalement l’objet de toutes les publications à venir, si nous voulons sortir des postures incantatoires et espérer construire sur des bases solides nos ambitions politiques. Celles-ci ne sont pas fraîchement nées, elles s’inscrivent dans une longue histoire, riche et non moins complexe : celle du projet d’autonomie moderne dont nous espérons, après le rationalisme politique des Lumières qui porta la Révolution des droits et dans le sillage des socialismes qui dessinèrent de nouvelles formes d’existences communes face à l’exploitation de l’homme par l’homme, raviver la flamme. Beaucoup ont déjà en partage cette ambition, que ceux qui le veulent soient accueillis dans ces pages avec toute la bienveillance et la reconnaissance que leur démarche appelle. Alors que la planète et l’existence de l’humanité sont menacées, face aux servitudes présentes et à venir dont le visage se dessine peu à peu, affirmons haut et fort l’espoir politique qui est le nôtre : celui de la pleine réalisation de l’homme par l’exigence de la transformation et du progrès social.

 

 

Nathan Cazeneuve Emmanuel  Phatthanasinh

 

Illustration : Solène Rigou

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